Maurice Merleau-Ponty, Causeries (Mind with a Body)

Après la science et la peinture, la philosophie elle aussi et surtout la psychologie semblent s’aviser que nos rapports avec l’espace ne sont pas ceux d’un pur sujet désincarné avec un objet lointain, mais ceux d’un habitant de l’espace avec son milieu familier. Soit par exemple à comprendre cette fameuse illusion d’optique étudiée déjà par Malebranche et qui fait que la lune à son lever, quand elle est encore à l’horizon, nous paraît beaucoup plus grosse que lorsqu’elle atteint le zénith. Malebranche supposait ici que la perception humaine, par une sorte de raisonnement, surestime la grandeur de l’astre. Si en effet nous le regardons à travers un tube de carton ou une boite d’allumettes, l’illusion disparaît. Elle est donc due à ce que, à son lever, la lune se présente à nous par-delà les champs, les murs, les arbres, que ce grand nombre d’objets interposés nous rend sensible sa grande distance, d’où nous concluons que, pour garder la grandeur apparente qu’elle garde, étant cependant si éloignée, il faut que la lune soit très grande. Le sujet qui perçoit serait ici comparable au savant qui juge, estime conclut, et la grandeur perçue serait en réal: jugée. Ce n’est pas ainsi que la plupart des psychologues d’aujourd’hui comprennent l’illusion de la lune à l’horizon. Ils ont découvert par des expériences systématiques que c’est une propriété générale de notre champ de perception de comporter une remarquable constance des grandeurs apparentes dans le plan horizontal, alors qu’au contraire elles diminuent très vite avec la distance dans un plan vertical, et cela sans doute parce que le plan horizontal, pour nous, êtres terrestres, est celui où se font les déplacements vitaux, où se joue notre activité. Ainsi, ce que Malebranche interprétait comme l’activité d’une pure intelligence, les psychologues de cette école le rapportent à une propriété naturelle de notre champ de perception, à nous, êtres incarnés et astreints à se mouvoir sur la terre. En psychologie comme en géométrie, à l’idée d’un espace homogène offert tout entier à une intelligence sans corps, se substitue l’idée d’un espace hétérogène, avec des directions privilégiées, qui sont en rapport avec nos particularités corporelles avec notre situa- tion d’êtres jetés dans le monde. Nous rencontrons ici pour la première fois cette idée que l’homme n’est pas un esprit et un corps mais un esprit avec un corps, et qui n’accède à la vérité des choses que parce que son corps est comme fiché en elles. La prochaine causerie nous montrera que cela n’est pas seulement vrai de l’espace, et qu’en général tout être extérieur ne nous est accessible qu’à travers notre corps, et revêtu d’attributs humains qui font de lui aussi un mélange d’esprit et de corps.

English Translation: In the footsteps of science and painting, philosophy and, above all, psychology seem to have woken up to the fact that our relationship to space is not that of a pure disembodied subject to a distant object but rather that of a being which dwells in space relating to its natural habitat. This helps us to understand the famous optical illusion noted by Malebranche: when the moon is still on the horizon, it appears to be much larger than at its zenith. Malebranche assumed that human perception, by some process of reasoning, overestimates the size of the planet. If we look at it through a cardboard tube or the cover of a matchbox, the illusion disappears; so it is caused by the fact that, when the moon first appears, we glimpse it above the fields, walls and trees. This vast array of intervening objects makes us aware of being at so great a distance, from which we conclude that, in order to look as big as it does, notwithstanding this distance, the moon must indeed be very large. On this account, the perceiving subject is akin to the scientist who deliberates, assesses and concludes and the size we perceive is in fact the size we judge. This is not how most of today’s psychologists understand the illusion of the moon on the horizon. Systematic experimentation has allowed them to discover that it is generally true of our field of vision that the apparent size of objects on the horizontal plane is remarkably constant, whereas they very quickly get smaller on the vertical plane. This is most likely to be because, for us as beings who walk upon the earth, the horizontal plane is where our most important movements and activities take place. Thus what Malebranche attributed to the activity of a pure intellect, psychologists of this school put down to a natural property of our perceptual field, that of embodied beings who are forced to move about upon the surface of the earth. In psychology as in geometry, the notion of a single unified space entirely open to a disembodied intellect has been replaced by the idea of a space which consists of different regions and has certain privileged directions; these are closely related to our distinctive bodily features and our situation as beings thrown into the world. Here, for the first time, we come across the idea that rather than a mind and a body, man is a mind with a body, a being who can only get to the truth of things because its body is, as it were, embedded in those things. We shall see in the next lecture that this is not only true of space but, more generally, of all external objects: we can only gain access to them through our body. Clothed in human qualities, they too are a combination of mind and body.

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